Chère Laura,
Quand tu m'as demandé hier soir, après la réunion, si je n'avais pas envie qu'on aille prendre un verre tous les deux, ton sourire confiant et tranquille m'a vrillé le c½ur, morsure d'un autre monde possible. J'ai paniqué, je suis parti, sans dire un mot...
Mais ils me restent en travers de la gorge, ces mots que je n'ai pas dits, tous ces mots, ces mots de mon désir naissant pour toi. Je te trouve attirante, tu sembles le deviner, et j'en suis troublé. Mais surtout, me restent indicibles ces mots de mon histoire, que je n'ai pas encore confiés ni au groupe, ni à personne, ni peut-être à moi-même.
J'ai dit "mon père était pédé". J'ai dit "mon père s'est suicidé". J'ai dit "j'essaye de vivre malgré ce suicide, j'essaie de vivre heureux malgré l'ombre de mon père"... Cela déjà est lourd, un méchant passé qui me colle à l'âme, assez pour être là, avec ma souffrance, dans ce "groupe de parole et partage d'expérience pour adolescents qui ont des parents homos" (quel drôle d'intitulé, quand on y pense!). Mais je n'ai pas tout dit. Je n'ai pas dit que je ne sais pas aimer ; je n'ai pas dit que mon enfance a été misérable, assoiffée d'affection, de tendresse ; je n'ai pas dit l'hypocrisie qui m'a condamné à la sécheresse, à ce désert dont le bonheur est absent.
Voici, Laura, ce que je veux te dire : mes origines, ce qui m'a amené à vivre sans oser vivre, à traverser la vie les yeux et le c½ur fermés, à vivre fermé. Je vais te confier mon histoire, et non 'l'avouer', car on avoue que ce dont on est coupable, et je n'ai été que le jouet des désirs de pouvoir de certains, de leurs croyances fausses et venimeuses, de leurs intolérances. J'ai été victime. Pourquoi les victimes devraient-elles avouer?
Après avoir lu cette lettre, tu comprendras, je l'espère, pourquoi j'ai peur que tu m'aimes. Pourquoi j'ai peur de ne jamais pouvoir te rendre cet amour.
Mes parents se sont rencontrés il y a 19 ans, à une réunion de 'Vivre dehors avec Jésus', un groupe qui aujourd'hui heureusement n'existe plus, mais qui a de nombreux grands frères à travers le monde. Exodus, NARTH, Courage, True Freedom trust... Est-ce que tu as déjà entendu ces noms-là? Peu importe. 'Vivre dehors avec Jésus', ce n'était pas un groupe de campeurs du dimanche, ni un club de chrétiens écologistes prônant le retour à la nature. Non, le dehors dont il était question, c'était dehors de l'homosexualité. Une mauvaise traduction de quelque référence avouée au 'coming out', un 'sortir dehors' pour sortir hors du péché.
"Il n'existe pas d'homosexuels. Dieu nous crée tous hétérosexuels. Il y a seulement des personnes qui sont hétérosexuelles et qui ont un problème d'homosexualité. Nous devons les aider, comme nous aidons les alcooliques." Voilà ce qu'on disait chez 'Vivre dehors avec Jésus'. Et on ne le disait pas qu'une fois, on le ressassait jusqu'à la nausée.
Mon père venait d'une famille de chrétiens fondamentalistes : il avait passé son enfance dans les écoles du dimanche où l'on lisait la Bible à la lettre, sans souci du contexte, comme une révélation qui ne pouvait être questionnée, et en interprétant chaque chapitre dans le sens le plus réactionnaire, le plus étroit. Quand il s'est rendu compte qu'il aimait les garçons, et après une période d'activité sexuelle intense, mon père, se sentant tellement étranger à ce qu'on lui avait inculqué dès la plus tendre enfance, s'est laissé approcher par les ex-gays. Ils lui promettaient la guérison de son homosexualité, une vie nouvelle, avec Jésus. Il avait soif de vie, soif de pureté, soif de se sentir aimé de Dieu, tout le destinait aux réunions hebdomadaires de 'Vivre dehors avec Jésus', aux groupes de parole et de prière, aux camps d'été où un prêtre apprenait aux garçons à 'se réconcilier avec leur virilité', et à 'retrouver leur vraie nature hétérosexuelle pour renouer avec le plan d'Amour de Dieu'.
C'est là qu'il a rencontré ma mère. Une gentille fille, lesbienne, évidemment, mais qui mettait beaucoup de c½ur et d'ardeur à être, à force de prières et de thérapies de groupe, la parfaite future ex-lesbienne. Elle aussi, tous les jeudis soir, allait aux réunions de 'Vivre dehors avec Jésus'. Elle apprenait à 'vivre des amitiés saines avec d'autres femmes', à se débarrasser de ses désirs, à cadenasser son corps et son c½ur.
Bizarrement, ça a paru marcher. Pression du groupe ? Auto-suggestion ? Mon père pensait moins aux garçons, ma mère pensait moins aux filles, et au bout de quelques mois de prières, ou plutôt de lavage de cerveau, ils se sont même persuadés qu'ils développaient l'un pour l'autre un sentiment amoureux. Ils se sont mariés, en grandes pompes, entourés d'une foule de coreligionnaires admiratifs et de prédicateurs jubilants : ils étaient le couple modèle, la réussite suprême, la preuve que l'on peut guérir de l'erreur homosexuelle et retrouver le droit chemin. Pendant les premiers mois de leur mariage, ils ont témoigné dans des soirées paroissiales, des groupes de prières, des trucs et des machins. Je sais, Laura, que je parle mal, mais crois-moi, ce n'était que ça, vraiment, des trucs, des machins. Rien de solide, rien de sérieux. Beaucoup de blabla, mais un château de sable et, je l'ai compris plus tard, une coquille vide. Enfin, peu à peu, ils ont cessé d'être exhibés par 'Vivre dehors avec Jésus', ils se sont installés dans un petit pavillon de banlieue, très joli, très normal, et je suis né. Moi aussi, j'étais très joli, très normal.
Il y a des gens qui ont une enfance malheureuse, moi j'ai eu une enfance bigote. Du moins au début. Je ne pourrais pas t'expliquer ça, pas même le raconter, car rien que d'y penser, ça me retourne l'estomac. Le souvenir que j'en ai, le goût amer que j'en ai, c'est celui d'un univers schizophrène : on me disait que Dieu était bon et qu'il m'aimait, mais tout autour de moi parlait de privation, d'enfer. Un embrouillamini de radotages bibliques, de psaumes ânonnés, de versets sentencieusement décortiqués... Je ne dis pas que la religion en soit est mauvaise, mais la religion de mon enfance, si. Elle ne libérait pas, elle avilissait, elle culpabilisait, elle changeait tout en péché. Le parfum de l'encens m'aurait enchanté, et des chants joyeux, et des mots de tendresse, je n'ai eu que des menaces, des hymnes sinistres, des services à l'odeur rance, de la tristesse et de la frayeur.
Ai-je ressenti, inconsciemment, que quelque chose ne tournait pas rond ? Sans doute. Car quelque chose ne tournait pas rond : mon père, apparemment dévot, irréprochable, guéri, rentrait de plus en plus tard du travail : quelques mois après ma naissance, il s'était mis à fréquenter les parkings d'autoroutes et les backrooms. En cachette, bien sûr. En cachette de l'Eglise, en cachette de ma mère, et, ce qui était plus grave, en cachette de lui-même.
Je veux dire par là qu'il tentait désespérément de croire qu'il était toujours guéri. Qu'il se racontait que les rencontres de passages étaient chaque fois la dernière, un faux pas mais sans importance, qui ne signifiait rien, qui n'hypothéquait en rien son image de bon père de famille, sa normalité. Et qu'il priait comme un forcené pour que son Dieu ne le jette pas au feu. Pour un peu de pardon.
"L'Eternel est un Dieu jaloux et vengeur ; vengeur est l'Éternel et sachant se courroucer ; l'Éternel est vengeur contre ses adversaires et garde rancune à ses ennemis. L'Eternel contient longtemps sa colère, il est grand en force et il n'absout point."
Combien de temps exactement a-t-il vécu ainsi déchiré, je n'en sais rien. Quelques mois ? Quelques années ? Jusqu'au jour où ma mère a découvert une revue porno qu'il avait oubliée dans la voiture.
Pour elle, c'était la pire des trahisons. Elle a failli partir, tout de suite, le quitter. Cela eut été préférable pour tout le monde, mille fois préférable à la voie qu'elle a choisie, cette voie terrible d'épouse aimante au service du Seigneur. Elle lui a intimé d'aller voir un thérapeute, mais pas n'importe quel thérapeute, bien sûr. Un simili docteur, qui, si les 'Vivre dehors avec Jésus' avait agréé leurs psychologues, aurait remporté haut la main la palme du mérite. Un spécialiste des déviants. Ca te choque, Laura, le mot 'déviant' ? Moi aussi. Mais je sais qu'ils l'employaient entre eux, ce mot-là, tous ces hétérosexuels bien pensants, bien sirupeux, bien confits en dévotion qui devant les gays tenaient le discours de l'acceptation et du pardon, et dans leur dos les traitaient de pervers.
Avec le thérapeute, c'était le grand jeu. Une thérapie comportementale aversive dans le plus pur style 'Orange Mécanique' : on te montre des photos de mecs nus, et on te flanque en même temps une bonne décharge électrique là où ça fait mal. Pour te dégoûter.
Mon père, ça l'a dégoûté de lui-même. Il s'est pendu.
J'avais huit ans. Je suis resté seul avec ma mère, ma mère qui supportait mal la solitude, mais qui n'avait pour seul recours contre sa douleur que de s'enfoncer plus encore dans le fanatisme. J'en ai souffert, Laura, j'en ai horriblement souffert. Et je me suis refermé sur moi-même, j'ai appris à ne plus rien ressentir, plus jamais rien. Si j'avais pensé, seulement pensé à mon histoire, je me serais dit que mes parents ne s'étaient jamais aimés vraiment, et qu'à l'instant de me concevoir, ils trahissaient le plus profond de leur être.
Voilà, je l'ai dit.
Laura, hier à la réunion, quand j'entendais tous ces autres enfants de couples homos, l'enfance heureuse ou non qu'ils avaient eue, leur vie avec ses plaisirs et ses peines, les difficultés parfois à l'école quand les autres enfants ne comprenaient pas leur famille, mais les joies aussi, les fêtes, les rires, quand j'entendais tout cela je me disais : "Ils ont eu une enfance normale". Moi non. Moi, avec mes parents soi-disant hétérosexuels, soi-disant normaux, je n'ai pas eu d'enfance. Je n'ai pas joué, je n'ai pas ri, je n'ai pas connu l'insouciance, j'ai payé le prix de leur mensonge. Pourtant, je n'en veux pas à mes parents. Ce n'était pas de leur faute, tout cela. Ils tentaient de bien faire. Jusqu'au désastre, ils tentaient de bien faire.
Laura, tu as deux mamans qui t'aiment, ta Maman et ta Mamimounne. Quand tu parles d'elles, quand tu parles de ton enfance, de ce que c'était que d'avoir deux mamans qui veillaient sur toi, qui te faisaient faire tes devoirs, qui t'apprenaient, l'une à jouer du piano, l'autre à jouer au tennis, et qui au printemps t'offraient chaque année un nouveau cerf-volant, il n'est question que d'amour, de beaucoup d'amour.
Il me semble que cet amour que tu as reçu à profusion est ce qui te permettra, une fois adulte, de donner à ton tour beaucoup d'amour. A un homme, puisque tu aimes les hommes, mais tu aurais pu aimer les femmes et ne pas en être honteuse, car tu es forte de l'amour que tu as reçu.
Tu es née aussi peu naturellement que possible, d'une insémination artificielle, et sans doute au regard des gens es-tu une enfant à risque, quelqu'un qui a eu un drôle de départ dans la vie et que l'on soupçonne d'emblée d'être fragilisé. Mais moi je sais ta force, je sais à la lumière de ton sourire, au pétillement joyeux de tes yeux, à la sérénité de tes gestes, que tu ne risques rien. Tu es une enfant de l'amour.
Moi, je suis un enfant de l'homophobie.